Zvërnec déplacé à Tirana, quand une protestation juste devient une question nationale troublante

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Par Ermira Kondo, journaliste indépendante d’investigation, défenseure de droit de l’homme.
Note éditoriale:
Cet article pose des questions d’intérêt public à partir d’éléments disponibles, de déclarations politiques et d’observations publiques.
Il n’attribue aucune responsabilité pénale sans preuve judiciaire, mais interroge les bénéficiaires possibles d’une crise devenue nationale.
Il y a des moments où une société ne proteste pas seulement contre un projet.
Elle proteste contre trente-cinq années de silence, de dépossession, d’humiliation et de transition trahie.
La protestation contre le projet touristique à Zvërnec, près de Vlora, appartient peut-être à ces moments-là.
Elle porte une colère légitime, certes, et celle des citoyens qui refusent de voir la terre, la mer, la nature et la mémoire nationale transformées en marchandise privée. Elle exprime aussi une inquiétude profonde sur l’avenir de l’Albanie, donc les questions ne sont pas cruciale que les humaines comme:


A qui appartient le pays ?
Aux citoyens ?
Aux clans politiques ?
Aux investisseurs étrangers ?
Aux réseaux de blanchiment ?
Ou à ceux qui, depuis trois décennies, ont gouverné l’État comme une propriété personnelle ?
Mais cette protestation, justement parce qu’elle touche à des questions essentielles, ne doit pas être regardée avec naïveté.
– Une cause juste peut être récupérée.
– Une colère populaire peut être orientée.
– Une révolte sincère peut être capturée par les mêmes forces qui prétendent combattre le système qu’elles ont elles-mêmes construit.
C’est là que l’affaire Zvërnec devient plus qu’un conflit environnemental. Elle devient un test de vérité pour l’Albanie.
De Zvërnec à Tirana, c’est le changement d’échelle.
Au départ, le conflit paraît local dont qu’un projet touristique, une zone côtière sensible et protegée, des habitants inquiets, des questions de propriété, de transparence, d’environnement et de développement.
Mais lorsque la protestation quitte Zvërnec pour se déplacer à Tirana, elle change de nature.
À Zvërnec, il y a eu des tensions directes autour du terrain, des clôtures, des agents privés, des habitants et des protestataires.
Des arrestations et des procédures ont été signalées dans ce contexte local, notamment après des violences physiques autour du chantier.
Là, l’État intervient parce que le conflit est visible, concret, localisé, matériel.
Mais à Tirana, la scène est différente.
La protestation ne se déroule plus seulement devant un terrain contesté.
Elle se déroule devant les institutions.
Elle devient nationale.
Elle touche au gouvernement, à l’opposition, à la transition, à la souveraineté, à l’Europe, à l’argent étranger, à la vente supposée du pays.
C’est précisément ce déplacement qui impose une question politique plus grave, donc.
Pourquoi la police n’arrête-t-elle personne à Tirana, comme ses habitutes autrement ?
Pourquoi cette tolérance apparente, alors que certains slogans sont très durs, intimidants, directement politiques, et qu’ils visent non seulement le pouvoir actuel, mais aussi l’ensemble de la classe politique ?
Il ne faut pas répondre trop vite.
Dans un État démocratique, la police n’a pas à arrêter des citoyens simplement parce qu’ils crient des slogans durs.
La liberté de manifester protège aussi la colère.
Une parole politique violente dans sa forme n’est pas toujours une infraction pénale. Il faut distinguer l’expression d’une colère populaire de l’appel explicite à la violence.
Mais dans le contexte albanais, cette absence d’intervention devient une question politique.
Car l’État albanais a déjà montré, à d’autres moments, qu’il savait surveiller, disperser, intimider ou arrêter lorsque la rue devenait dangereuse pour le pouvoir.
Alors pourquoi cette fois-ci laisse-t-on Tirana parler si fort ?
Est-ce pour éviter de fabriquer des martyrs ?
Est-ce pour observer les réseaux qui mobilisent ?
Est-ce pour laisser la protestation se radicaliser afin de la discréditer ensuite ?
Est-ce parce que cette colère arrange plusieurs camps à la fois ?
Ou est-ce parce que certaines forces cherchent, depuis 2021, à rouvrir une scène de rupture politique et à rejouer, sous une autre forme, le scénario de 1990 ?
La question n’est pas de condamner le peuple.
Si cette protestation est réellement indépendante, lucide, citoyenne, alors elle mérite respect.
Mais si elle est utilisée par ceux qui veulent seulement reprendre le pouvoir, négocier leur place ou déplacer la colère populaire vers une nouvelle manipulation, alors elle devient dangereuse.
Car le vrai danger n’est pas la protestation.
Le vrai danger est qu’une cause juste soit capturée par des forces injustes.
Le dialogue de Rama c’est écouter ou neutraliser ?
Face à la contestation, le Premier ministre Edi Rama a choisi une stratégie qu’il connaît bien celle de l’appel au dialogue.
Il a demandé aux protestataires de choisir jusqu’à vingt représentants et de venir discuter publiquement avec lui.
À première vue, l’offre paraît démocratique venu d’un chef de gouvernement prêt à écouter les citoyens.
Mais la fin de son message révèle une autre logique.
En substance, Rama dit que si vous ne voulez pas dialoguer, vous continuez de votre côté et moi, je continue les projets de l’Albanie, avec le mandat du vote, vers l’Albanie 2030 et l’Union européenne.
Cette phrase est politiquement capitale.
Car elle transforme le dialogue en formalité.
– Elle dit aux citoyens que je suis prêt à vous écouter, mais je ne suspends pas la décision.
– Je vous invite à parler, mais le projet continue.
– Je vous ouvre une table, mais le pouvoir reste fermé.
Dans ces conditions, le dialogue n’est plus un espace démocratique où la décision peut être réexaminée.
Il devient une mise en scène de légitimité.
Le pouvoir pourra dire ensuite que, Nous avons invité les protestataires et Ils ont refusé. Donc nous continuons.
C’est une méthode connue de déplacer la protestation de la rue vers une table contrôlée, sélectionner des interlocuteurs, réduire une colère collective à vingt représentants, puis transformer le refus de cette procédure en preuve d’irresponsabilité.
Mais un vrai dialogue démocratique commence par une question simple.
Le projet peut-il être suspendu le temps d’un audit indépendant ?
Les contrats peuvent-ils être publiés ?
Les titres de propriété peuvent-ils être vérifiés ?
Les études environnementales peuvent-elles être discutées publiquement ?
Les violences autour du chantier peuvent-elles faire l’objet d’une enquête transparente ?
Les institutions peuvent-elles contrôler réellement l’intérêt public ?
Si la réponse est non, alors il ne s’agit pas d’un dialogue. Il s’agit d’une absorption politique de la contestation.
La phrase de Rama, dans sa froideur, dit presque tout que :
vous pouvez protester, mais moi je gouverne ;
vous pouvez crier, mais moi je continue ;
vous pouvez refuser ma table, mais je transforme votre refus en justification de mon passage en force.
Ce n’est pas le langage d’un pouvoir qui doute.
C’est le langage d’un pouvoir qui veut encadrer la colère.
Le «parfum» d’Alibeaj, ex ministre de justice de l’ère de Berisha, donc, quelle classe moyenne proteste en Albanie ?
Une autre phrase mérite une attention particulière c’est celle d’Enkelejd Alibeaj, ancien ministre de la Justice sous Sali Berisha, qui a parlé du «parfum» de cette protestation, en laissant entendre qu’on y sentirait la présence d’une classe moyenne.
Cette formule peut sembler élégante.
Elle est en réalité profondément problématique.
Elle suggère que cette fois-ci, la protestation ne viendrait pas seulement des pauvres, des humiliés, des oubliés, des familles brisées par l’émigration, mais d’une couche plus urbaine, plus présentable, plus respectable aux yeux de la politique et des médias.
Mais quelle classe moyenne existe réellement en Albanie après trente-cinq années de transition et de narcotrafic?
Dans une démocratie normale, la classe moyenne est une classe autonome.
Elle vit de son travail, de son savoir, de sa dignité professionnelle, de son indépendance économique.
Elle paie ses impôts, elle exige des institutions, elle refuse la corruption, elle ne dépend ni d’un parti, ni d’un patron politique, ni d’un réseau criminel.
Or, en Albanie, une grande partie de cette classe a été détruite, exilée, appauvrie ou rendue silencieuse.
Beaucoup de ceux qui ont refusé la drogue, le clientélisme, le blanchiment, les compromis avec les clans politiques, sont aujourd’hui pauvres.
Mais cette pauvreté n’est pas une honte.
Elle est parfois la trace d’une résistance morale.
Il existe en Albanie des pauvres qui sont pauvres parce qu’ils ont gardé leurs principes.
Ils ont refusé de vendre leur conscience.
Ils ont refusé de devenir les instruments d’un système mafieux.
Ils n’ont pas bâti des villas avec l’argent de la drogue.
Ils n’ont pas acheté des postes.
Ils n’ont pas blanchi l’argent sale dans le béton, le tourisme ou les marchés publics.
Ces pauvres-là sont peut-être les plus sages du pays.
Mais ils ne savent pas toujours faire la révolution.
Non pas parce qu’ils manquent d’intelligence ou de courage, mais parce qu’ils ont été épuisés, isolés, humiliés, divisés.
Ils ont été poussés à survivre, non à s’organiser.
On leur a pris la voix, puis on leur reproche leur silence.
Pendant ce temps, d’autres, enrichis par les circuits troubles de la transition, se présentent comme «classe moyenne», comme citoyens modernes, comme défenseurs de la patrie.
C’est là que le mot «parfum» devient troublant.
– De quel parfum parle-t-on ?
Du parfum d’une conscience civique ?
Ou du parfum social d’une couche urbaine qui n’a jamais vraiment rompu avec les réseaux du pouvoir ?
Cette question est essentielle.
Car en Albanie, la vraie fracture n’est pas seulement entre riches et pauvres.
Elle est entre ceux qui sont devenus pauvres parce qu’ils ont refusé de se vendre, et ceux qui se présentent comme respectables après avoir profité de l’effondrement moral du pays.
Une protestation légitime, mais des questions légitimes aussi.
Il serait injuste de discréditer la protestation de Zvërnec.
Les citoyens ont raison de demander des comptes.
Ils ont raison de défendre la nature.
Ils ont raison de refuser la privatisation opaque du littoral.
Ils ont raison de s’inquiéter lorsqu’un projet stratégique avance dans une zone sensible et protegée sans transparence suffisante.
Mais il serait tout aussi naïf de ne pas poser les questions qui dérangent.
Pourquoi cette mobilisation maintenant ?
Pourquoi Zvërnec provoque-t-il une telle explosion, alors que d’autres dossiers graves comme le port de Durrës, les concessions, les constructions massives sur la côte, les lois spéciales, les expropriations, la destruction lente de l’espace public , ou Thethi, Rrjolli, Butrinti, le Théâtre national etc et etc, n’ont pas toujours suscité la même intensité populaire ?
Pourquoi la protestation se déplace-t-elle à Tirana précisément à ce moment-là ?
Qui organise réellement ?
Qui finance ?
Qui amplifie ?
Qui encadre les slogans ?
Qui décide du rythme des protestations ?
Qui contrôle la narration médiatique ?
Qui cherche à faire soit disant tomber Rama et protéger Berisha en coulisse?
Qui cherche seulement à négocier une meilleure place dans le partage du littoral ? Qui veut défendre la nature, et qui veut récupérer la colère pour d’autres intérêts ?
La question n’est pas seulement c’est contre quoi proteste-t-on ?
La vraie question est c’est qui profitera de la protestation ?
Tirana comme scène politique, donc qui avait intérêt à laisser faire ?
L’absence d’arrestations visibles à Tirana ne prouve pas que la protestation est manipulée.
Mais elle prouve que la scène de Tirana est politiquement utile.
Si elle ne l’était pas, elle aurait probablement été traitée autrement.
À Tirana, la police ne fait peut-être rien parce qu’elle respecte la rue.
Mais elle ne fait peut-être rien aussi parce que quelqu’un a intérêt à laisser cette rue grandir.
Le pouvoir peut avoir intérêt à ne pas réprimer, pour éviter de créer des martyrs.
Il peut aussi avoir intérêt à laisser les slogans se radicaliser, afin de présenter ensuite la protestation comme confuse, nationaliste, manipulée ou hostile au développement.
Dans ce cas, l’État ne réprime pas immédiatement mais il observe, il archive, il attend que la rue produise ses propres excès.
L’opposition peut avoir intérêt à rester discrète, à laisser la colère populaire user Rama, tout en évitant d’apparaître comme organisatrice.
Car si les protestataires crient contre Rama et contre Berisha, les anciens réseaux savent qu’une présence trop visible pourrait discréditer la mobilisation.
Les groupes économiques concurrents peuvent aussi avoir intérêt à cette crise.
La côte albanaise n’est pas seulement un paysage.
Elle est un marché, un territoire de rente, un espace de blanchiment possible, un champ de bataille pour les permis, les concessions, les terrains, les entreprises de sécurité, les municipalités et les alliances politiques.
Des forces anti-européennes peuvent également profiter si la défense légitime de la terre albanaise se transforme en discours fermé, nationaliste, anti-occidental ou hostile à tout investissement étranger.
Défendre la souveraineté du pays est une chose.
Enfermer le pays dans une logique de peur, de guerre froide et d’isolement en est une autre.
C’est pourquoi la question doit rester ouverte, mais elle doit être posée clairement, donc, c’est qui avait intérêt à ce que la colère de Zvërnec quitte le terrain local pour devenir une scène nationale devant les institutions ?
Rama, Berisha et la transition détruite.
Lorsque les protestataires crient que Rama et Berisha ont vendu l’Albanie, ils touchent une vérité que beaucoup d’Albanais portent dans leur cœur depuis longtemps.
Les deux figures, avec leurs dauphins visibles et non visibles, incarnent, chacune à sa manière, une longue transition où l’État n’a jamais vraiment appartenu au citoyen.
Depuis 1991, l’Albanie a connu des promesses de démocratie, mais aussi la destruction de l’économie productive, l’exil massif, la capture des institutions, la politisation de la justice, l’argent informel, la drogue, le blanchiment, la dépendance aux clans et l’humiliation permanente des citoyens honnêtes.
Rama et Berisha ne sont pas seulement deux adversaires politiques.
Ils sont deux symboles d’un même système de domination de celui qui a transformé l’alternance en théâtre, la démocratie en gestion de clans, et le peuple en décor électoral.
Mais là encore, une prudence s’impose.
Dire «tous dehors» peut ouvrir une voie démocratique. Mais cela peut aussi ouvrir la voie au chaos, à la manipulation, au nationalisme, ou à de nouveaux sauveurs fabriqués par les mêmes réseaux.
L’Albanie n’a pas seulement besoin de colère.
Elle a besoin de discernement.
1990, 2021 et la tentation de rejouer la rupture recyclée.
Depuis 2021, quelque chose semble travailler la scène politique albanaise c’est d’une volonté de rouvrir un cycle de rupture recyclée, de pousser la société vers un affrontement, de faire croire qu’un effondrement du pouvoir suffirait à sauver le pays.
Mais l’histoire de 1990 doit être relue avec lucidité.
Le peuple voulait la liberté.
Mais ceux qui ont pris en main la transition n’ont pas tous voulu construire un État démocratique.
Beaucoup ont simplement remplacé une forme de domination par une autre.
Le vocabulaire a changé, les méthodes se sont adaptées, mais la culture du contrôle, de la peur, du parti, de la dépendance et du silence a survécu.
C’est pourquoi rejouer 1990 sans vérité, sans justice et sans bilan des trente-cinq années de transition serait dangereux.
Une nouvelle rupture, si elle est conduite par les mêmes réseaux ou par leurs héritiers, ne libérera pas le pays.
Elle ouvrira seulement un nouveau cycle de confiscation.
La protestation de Zvërnec peut être un réveil citoyen.
Mais elle peut aussi devenir une répétition générale pour des forces qui cherchent à reprendre le pouvoir en utilisant la colère réelle du peuple.
La différence entre les deux se mesurera à une chose celle les revendications.
Si la protestation demande des documents, des audits, la suspension du projet, la transparence foncière, la protection environnementale, l’enquête sur les violences et le contrôle institutionnel, elle reste citoyenne.
Si elle glisse vers la haine, la confusion, le nationalisme, l’appel indistinct à la chute de tous sans programme de justice, alors elle devient une matière inflammable entre les mains des anciens maîtres du chaos.
Le danger du langage nationaliste.
Certains slogans entendus dans les protestations expriment une souffrance réelle.
«L’Albanie n’est pas à vendre»;
«l’Albanie appartient aux Albanais»;
«les traîtres en prison».
On comprend la colère.
Un peuple qui se sent dépossédé de sa terre finit par employer des mots durs.
Mais il faut distinguer le patriotisme civique du nationalisme dangereux.
Dire que la terre albanaise ne doit pas être vendue aux intérêts privés, c’est une exigence démocratique.
Dire que l’Albanie doit appartenir à ses citoyens, c’est une revendication légitime de souveraineté populaire.
Mais si ce langage devient haine de l’étranger, rejet indistinct de tout investissement, intimidation, appel à la violence ou construction d’un ennemi intérieur, alors la protestation peut basculer.
Elle peut quitter le terrain du droit pour entrer dans celui de la revanche.
Le peuple albanais a déjà trop souffert des manipulations idéologiques.
Il n’a pas besoin d’une nouvelle guerre froide intérieure.
Il n’a pas besoin d’une guerre civile psychologique.
Il n’a pas besoin d’être poussé une fois encore à choisir entre deux camps qui, au fond, ont souvent vécu du même système.
L’Europe comme prétexte ou comme horizon?
Edi Rama, premier ministre, utilise souvent l’Union européenne comme horizon politique.
C’est l’ Albanie 2030, modernisation, investissements, tourisme, ouverture au monde. Mais l’Europe ne peut pas être utilisée comme un alibi pour contourner les citoyens.
L’intégration européenne ne signifie pas vendre la côte, affaiblir les zones protégées, accélérer des projets stratégiques sans transparence, ni transformer les protestataires en obstacles au progrès.
L’Europe, si elle a encore un sens, signifie État de droit, consultation publique, protection de l’environnement, justice indépendante, propriété sécurisée, contrôle des contrats, lutte contre la corruption et respect du citoyen.
On ne construit pas l’Europe contre le peuple.
On ne construit pas l’Europe avec des barbelés privés autour d’un territoire contesté. On ne construit pas l’Europe en opposant les manifestants à «l’Albanie 2030».
Si Zvërnec devient un test européen, alors la question est simple que l’Albanie veut-elle entrer dans l’Union européenne comme État de droit, ou comme vitrine touristique gouvernée par des intérêts opaques ?
Qui profitera ?
Plusieurs forces peuvent profiter de cette crise.
Rama peut en profiter s’il réussit à apparaître comme le garant de l’ordre, des investissements et de l’intégration européenne face à une rue présentée comme émotionnelle, confuse ou manipulée.
L’opposition peut en profiter si elle transforme une cause environnementale en arme contre le gouvernement, sans jamais répondre à sa propre responsabilité dans la destruction de l’Albanie.
Les réseaux économiques locaux peuvent en profiter si la crise recompose les rapports de force autour de Vlora, du littoral, des terrains, des permis, des entreprises de sécurité, des constructions et des futurs marchés.
Des acteurs anti-européens peuvent en profiter si la protestation est orientée vers un discours nationaliste, anti-occidental ou anti-investissement étranger, au lieu de rester centrée sur le droit, l’environnement et la transparence.
Les promoteurs eux-mêmes peuvent en profiter si la protestation est finalement domestiquée par un faux dialogue, quelques concessions symboliques, puis la poursuite du projet.
Mais le peuple aussi peut en profiter, à une condition, que la protestation reste civique, indépendante, lucide et exigeante.
Elle doit demander non pas le chaos, mais la vérité.
Non pas la vengeance, mais les documents.
Non pas les slogans seulement, mais les contrats.
Non pas la haine, mais l’audit.
Non pas la manipulation, mais la responsabilité.
La vraie ligne de fracture.
La vraie fracture en Albanie n’est pas seulement entre Rama et Berisha, entre gouvernement et opposition, entre investisseurs et protestataires.
La vraie fracture est entre ceux qui ont profité de la transition et ceux qui l’ont subie.
Entre ceux qui ont transformé la pauvreté du peuple en richesse privée et ceux qui sont restés pauvres parce qu’ils ont refusé de se vendre.
Entre ceux qui parlent au nom de l’Europe tout en détruisant l’État de droit et ceux qui veulent l’Europe comme justice, dignité et protection.
Entre le parfum social d’une fausse classe moyenne et la sagesse silencieuse des pauvres honnêtes.
Voilà pourquoi Zvërnec ne doit pas être analysé seulement comme une protestation contre un projet touristique.
C’est un miroir.
Il montre un pays qui ne sait plus à qui appartient sa terre, à qui appartient son avenir, ni qui parle réellement au nom du peuple.
Si cette protestation appartient vraiment aux citoyens, elle mérite respect, soutien et vigilance démocratique.
Mais si elle est capturée par les mêmes forces qui ont détruit l’Albanie pendant trente-cinq ans, alors elle risque de devenir une nouvelle scène dans le vieux théâtre de la transition, donc le peuple crie, les clans négocient, et le pays perd encore.
La question reste donc ouverte, mais elle doit être posée avec force.
Qui a peur d’un peuple albanais réellement réveillé ?
Qui veut l’utiliser avant qu’il ne devienne libre ?
Qui avait intérêt à laisser Tirana devenir la scène politique de Zvërnec ?
Et surtout c’est qui profitera de cette protestation ?
Car une chose est certaine, lorsqu’une colère juste surgit dans un pays détruit par trente-cinq années de transition, les premiers à courir vers elle ne sont pas toujours ceux qui veulent sauver le peuple.
Ce sont souvent ceux qui veulent parler à sa place.
Une jeunesse née après la dictature, mais bercée par le narcotrafic.
Un autre élément cité mérite d’être observé avec gravité, celui de la composition même de la protestation.
Dans les images et les récits de la mobilisation à Tirana, on voit beaucoup de jeunes, parfois très jeunes, des femmes d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années, des jeunes mères avec des poussettes.
Cette présence pourrait être interprétée comme un signe d’espoir donc une génération nouvelle, née après la dictature, descend dans la rue pour défendre la terre, la nature et l’avenir du pays.
Mais là encore, il faut se méfier des apparences.
Cette jeunesse n’a pas vécu directement la dictature communiste.
Elle n’a pas connu l’enfermement d’hier, la peur idéologique, le culte du Parti, l’isolement total, la surveillance permanente, l’interdiction de penser librement.
Elle n’a pas grandi dans la secte politique d’Enver Hoxha.
Mais elle a grandi dans une autre secte celle du narcotrafic, de l’argent facile, du blanchiment, du béton, de la réussite sans mérite, de la richesse sans travail productif, de la consommation comme preuve de valeur sociale.
Si nous leurs parents ont été enfermés dans la dictature, une partie de la jeunesse albanaise d’aujourd’hui a été bercée dans la mentalité du narcotrafic.
Elle a vu autour d’elle que celui qui respecte les principes reste pauvre, tandis que celui qui accepte les circuits troubles devient riche, visible, parfumé, fréquentable. Elle a vu que l’argent sale pouvait acheter les villas, les voitures, les postes, les mariages, les médias, les entreprises, parfois même le respect social.
C’est ici que la formule d’Alibeaj sur le «parfum» de la protestation devient encore plus troublante.
De quel parfum parle-t-on ?
Du parfum d’une conscience civique réveillée ?
Ou du parfum social d’une génération qui, consciemment ou non, a été habituée à la normalité du narcotrafic et du blanchiment ?
Il ne s’agit pas d’accuser toute une génération. Ce serait injuste.
Beaucoup de jeunes Albanais sont honnêtes, lucides, travailleurs, exilés ou humiliés par ce système.
Beaucoup veulent réellement un pays libre, européen, digne, fondé sur le droit et le mérite.
Mais il faut poser la question, quelle mentalité politique porte cette jeunesse qui proteste aujourd’hui ?
Proteste-t-elle contre la destruction morale du pays ou seulement contre un partage particulier du territoire ?
Proteste-t-elle contre le système du narcotrafic ou seulement contre les figures visibles de ce système ?
Proteste-t-elle contre l’argent sale ou seulement contre le fait que d’autres en profitent davantage ?
Car si une jeunesse descend dans la rue contre Rama et Berisha, mais reste silencieuse devant le narcotrafic, le blanchiment, l’argent facile et l’économie criminelle qui ont façonné son quotidien, alors sa protestation reste incomplète.
Elle peut faire tomber des noms, mais elle ne fera pas tomber le système.
Le danger est là, hélas, à remplacer un clan par un autre, un investisseur par un autre, un chef par un autre, sans jamais toucher à la mentalité qui a rendu possible la destruction du pays.
La vraie révolution albanaise ne peut pas être seulement patriotique.
Elle ne peut pas se limiter à crier que «l’Albanie appartient aux Albanais».
Elle doit aussi demander quels Albanais ?
Ceux qui vivent du travail, du droit et de la dignité ?
Ou ceux qui ont transformé la patrie en laboratoire de narcotrafic, de béton et de blanchiment ?
Une révolte contre Zvërnec est légitime si elle défend la terre, la nature, la transparence et le bien commun.
Mais elle devient suspecte si elle refuse de nommer le cœur du problème ceci que l’Albanie ne sera pas libre tant que la société restera mentalement prisonnière de l’argent criminel.
C’est pourquoi l’Albanie ne peut pas devenir européenne seulement par des conférences à Bruxelles, ni seulement par des manifestations à Tirana.
Elle ne pourra devenir européenne que lorsqu’elle acceptera de rompre avec la mentalité du narcotrafic, c’est-à-dire avec cette idée que la richesse excuse tout, que l’argent lave tout, que le succès remplace la morale, que le patriotisme peut cohabiter avec la criminalité.
L’Europe n’est pas seulement une frontière administrative.
C’est une discipline morale, juridique et politique.
Elle exige des droits humains, des institutions, de la responsabilité, de la transparence, du respect de la propriété, de la protection de la nature, mais aussi une rupture claire avec l’argent sale.
Or une partie de ceux qui disent vouloir sauver l’Albanie ne veulent peut-être pas vraiment cette Europe-là.
Ils veulent l’Albanie sans Rama, mais pas nécessairement l’Albanie avec l’État de droit.
Ils veulent la patrie, mais pas forcément les règles.
Ils veulent la souveraineté, mais pas forcément la responsabilité.
Ils veulent l’indignation, mais pas forcément la justice.
Voilà pourquoi la protestation doit être interrogée jusque dans sa mentalité.
Car un pays dominé par le narcotrafic a évidemment besoin d’une révolte populaire. Mais cette révolte ne peut pas être conduite avec la mentalité même du narcotrafic. Sinon, elle ne libérera pas l’Albanie. Elle changera seulement les bénéficiaires du système.
Donc, la question ne concerne pas seulement les dirigeants, les promoteurs ou les anciens clans.
Elle concerne aussi la société elle-même et quelle génération proteste, avec quelle conscience, avec quelle mémoire, et surtout avec quelle rupture réelle avec le système qui a empoisonné le pays ?
La vraie libération de l’Albanie ne viendra pas d’une jeunesse simplement plus jeune que ses dirigeants, mais d’une jeunesse capable de rompre avec la mentalité de l’argent facile, du narcotrafic et du blanchiment.
Sans cette rupture morale, la protestation restera une colère utile aux clans, non une naissance démocratique.
C’est pourquoi la solution réside dans l’adhésion réelle du pays à l’Union européenne, mais une adhésion repensée, protégée des blocages bilatéraux et accompagnée de mécanismes inédits, donc suppression du droit de veto utilisé comme instrument de «chantage positive», contrôle renforcé par un commissariat spécifique pour les Balkans occidentaux, et reconnaissance de l’importance géostratégique de cette région, qui constitue l’une des hautes frontières protectrices de l’Europe face aux grandes puissances.
La piste grecque, voisinage, minorités et détournement des crises intérieures, visible par médias et prise de parole de politique grecque.
Une autre dimension mérite d’être ajoutée à cette analyse celle de la dimension balkanique.
Car dans les Balkans, une crise intérieure ne reste jamais seulement intérieure.
Elle peut être rapidement transformée en question de voisinage, de minorités, de frontières symboliques, de sécurité nationale ou de mémoire historique.
Dans l’affaire de Zvërnec, il est frappant de voir comment certains discours cherchent à localiser, ou à suggérer, une influence extérieure, notamment grecque.
Ce réflexe n’est pas nouveau.
Dans les Balkans, lorsqu’un pouvoir ne veut pas regarder ses propres crises en face, il peut les déplacer vers l’extérieur, donc le voisin devient explication, menace, alibi ou outil électoral.
La Kosova connaît bien ce mécanisme avec la Serbie et reciproquement.
En période électorale ou de crise politique interne, la question serbe devient souvent centrale, parfois au point de recouvrir les problèmes économiques, sociaux, institutionnels et moraux du pays.
La Serbie, de son côté, utilise aussi la Kosova comme scène permanente de mobilisation nationale.
Le voisin sert alors à organiser la peur, à produire de l’unité artificielle, à détourner les frustrations et à éviter la vraie question c’est qu’a fait la classe politique de son propre peuple ?
La Grèce a elle aussi utilisé, à plusieurs reprises, les tensions avec l’Albanie comme matière politique intérieure.
L’affaire Fredi Beleri en est un exemple révélateur.
Beleri, représentant autoproclamé de la minorité grecque d’Albanie, élu maire de Himara puis condamné en Albanie pour achat de voix, a été présenté en Grèce comme un symbole des droits de la minorité grecque et de l’État de droit.
Son cas a fortement tendu les relations entre Athènes et Tirana, jusqu’à peser sur le dossier européen de l’Albanie.
La Grèce a même choisi Beleri comme candidat de Nouvelle Démocratie aux élections européennes de 2024, alors qu’il était emprisonné en Albanie et sans surprise de telle narrative extrémiste nationaliste il a ensuite été élu député européen.
Cette affaire a transformé un dossier judiciaire albanais en instrument politique grec et européen.
Ce précédent doit être gardé en mémoire.
Pendant les campagnes électorales, les gouvernements balkaniques préfèrent souvent parler de l’ennemi extérieur plutôt que de la crise intérieure.
On parle des minorités, du voisin, de la sécurité, de l’histoire, de la souveraineté, mais beaucoup moins de la pauvreté, de l’émigration, du narcotrafic, du blanchiment, de la corruption, de la destruction de l’éducation, de la santé, de la justice et de la dignité sociale.
C’est pourquoi la question grecque autour de Zvërnec doit être posée avec prudence, mais elle ne doit pas être ignorée.
La Grèce traverse elle aussi des tensions politiques, sociales et économiques.
Même si le gouvernement grec affirme officiellement que les prochaines élections auront lieu en 2027, la possibilité d’un calendrier politique anticipé a été discutée dans la presse grecque.
Dans un tel climat, une crise albanaise touchant le littoral, les investissements étrangers, les minorités, Himara, Vlora, ou la sécurité régionale peut devenir utile à certains récits électoraux.
Elle peut permettre de déplacer le débat grec depuis les crises intérieures vers une scène balkanique plus émotionnelle.
La question n’est donc pas d’affirmer que la Grèce organise les protestations.
Une telle affirmation demanderait des preuves.
La vraie question est plus subtile, donc qui, en Grèce, en Albanie, au Kosovo, en Serbie ou ailleurs dans les Balkans, peut utiliser cette crise pour construire un récit politique avantageux ?
Car les classes politiques balkaniques ont souvent une faiblesse commune dont qu’elles n’ont pas le courage de concentrer leurs énergies sur ce dont les peuples ont réellement besoin, comme le changement de mentalité, l’État de droit, la fin du narcotrafic, la rupture avec le clientélisme, la justice sociale, l’éducation, la responsabilité historique.
Elles préfèrent exploiter les blessures nationales, les peurs de voisinage, les minorités, les cartes ethniques et les vieux réflexes de guerre froide.
Or les peuples balkaniques n’ont pas besoin d’un nouveau théâtre nationaliste.
Ils ont besoin d’une révolution morale.
Le numérique a mis les sociétés à nu.
Il a exposé les discours, les contradictions, les fortunes suspectes, les mensonges, les alliances cachées, les répétitions historiques.
Il a montré que la crise n’est pas seulement politique ou économique.
Elle est mentale.
Elle est culturelle.
Elle est morale.
C’est pourquoi la classe politique balkanique ne deviendra jamais une véritable opposition à la manière hongroise, polonaise ou centre-européenne, tant qu’elle restera prisonnière de ses vieux réflexes d’instrumentaliser le voisin, agiter les minorités, déplacer les crises, fabriquer des ennemis, éviter le bilan intérieur.
Une opposition véritable ne se construit pas sur la peur du voisin.
Elle se construit sur la vérité.
Elle ne demande pas seulement la chute d’un gouvernement.
Elle demande la fin d’un système.
Elle ne remplace pas un clan par un autre.
Elle change les règles du jeu.
Dans cette perspective, Zvërnec n’est pas seulement une affaire albanaise.
C’est une scène balkanique.
Elle révèle comment une protestation locale peut devenir un instrument national, puis régional.
Elle montre comment une cause écologique peut être aspirée par les intérêts géopolitiques, électoraux, économiques et identitaires.
La question reste donc ouverte c’est qui parle au nom de Zvërnec ?
Les citoyens qui défendent leur terre ?
Les réseaux qui veulent reprendre le pouvoir ?
Les promoteurs concurrents ?
Les forces anti-européennes ?
Ou les voisins qui cherchent, chacun à leur manière, à transformer la crise albanaise en bénéfice politique intérieur ?
Dans les Balkans, la vérité ne se trouve jamais seulement dans le slogan. Elle se trouve dans la question suivante c’est à qui sert le slogan ?
La classe politique balkanique ne deviendra une opposition démocratique réelle que lorsqu’elle cessera d’utiliser le voisin, la minorité, la peur et la mémoire blessée comme instruments de diversion, et qu’elle acceptera enfin d’affronter la vérité intérieure le narcotrafic, corruption, exil, appauvrissement moral et destruction de la dignité citoyenne.
Il ne s’agit pas d’affirmer que la Grèce organise les protestations de Zvërnec ou de Tirana.
Aucune preuve publique solide ne permet aujourd’hui de le démontrer.
Il s’agit de poser une question politique plus large donc, comment les crises albanaises peuvent-elles être reprises, amplifiées ou utilisées par les récits électoraux des voisins, comme l’affaire Fredi Beleri l’a déjà montré dans les relations entre Athènes et Tirana ?

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